DOSSIER : Virginie et Antonio Madeira (1999 > ?)


 

 

 

 

 J’ai menti. Virginie Madeira, Brigitte Vital-Durand. J’ai lu, 2007 (première édition : Stock, 2006)

 

(Brigitte Vital-Durand est une journaliste qui a aidé au travail d’écriture)

 

Ceci est un livre fondamental : pour la première fois, une fausse accusatrice revient publiquement sur ses accusations, en démonte les mécanismes, et milite pour la révision du procès de sa victime, en l’occurrence son père, condamné à douze ans de prison.

 

Virginie Madeira a faussement accusé son père d’abus sexuel à l’âge de quatorze ans. A dix-sept ans, elle a décidé de dire la vérité et de le faire innocenter.

 

Elle décrit parfaitement le mal-être qui l’a conduite à une aussi folle action : la sensation de ne pas vraiment avoir de place, de ne pas intéresser les autres, de n’avoir rien à dire. Puis, l’irréparable commis, l’incapacité à stopper le cours des choses et à s’assumer publiquement comme une menteuse. Mais cet égarement individuel est à tout moment recoupé et conforté par un égarement social :

- au départ, Virginie est séduite par l’image médiatique de la jeune-fille-victime qui dénonce un homme-bourreau, et qui devient de ce fait une héroïne sociale : devenir cette « héroïne » lui apparaît comme un remède à son sentiment d’inconsistance

 - presque tous les acteurs institutionnels (personnels scolaire, policier, judiciaire, psychologues, etc.) accordent un crédit absolu à ses accusations, tant ils sont iséologiquement imprégnés de la contre-image médiatique du père indigne, et tant ils trouvent dans la situation un moyen de se valoriser en tant que « sauveur d’enfants ». De telle sorte que Valérie ne trouve jamais l’occasion de se démentir, ni ensuite de convaincre quelqu’un de reprendre la procédure.

 Si un tel comportement aberrant peut naître partout, c’est seulement dans une société misandre comme la nôtre qu’il peut se prospérer et aboutir à la condamnation d’un innocent.

 

Ci-après une série de citations qui suffisent à illustrer la dimension déterminante de ce processus social :

 

- le feuilleton télé, avec l’incontournable personnage du père incestueux :

« Je suivais une série à la télévision, Sunset beach. C’était tous les jours sur TF1, je la regardais en sortant du collège. Une fille avait accusé un homme de la violer, mais au moment du procès il s’est avéré que c’était son père. Ensuite, tout le monde est venu vers cette fille, les gens l’entouraient, elle était écoutée. » (p. 35)

- le personnel du collège :

« La directrice ne m’a pas demandé si je mentais ou non. Je ne sais pas si elle pouvait le faire, en tous cas, ni elle, ni la CPE, ni la prof principale – elle, elle n’a pas prononcé un mot - ne m’ont demandé si c’était vrai ou même pourquoi je n’avais rien dit jusqu’à présent. Elles n’ont jamais émis le moindre doute, même avec gentillesse. » (p. 43)

 «  Elles me demandaient où ça se passait, et quand. Comme je ne répondais pas, elles me posaient des questions plus précises : « Est-ce que c’est le soir ? Dans la journée ? » Je voulais rester crédible, je répondais « Le soir ». (p. 44)

- le policier du commissariat :

 « C’était comme si on me tirait par une corde, comme si j’étais un petit pantin, je faisais ce qu’on voulait. On me disait : tu vas faire ça, et je le faisais. Je suivais tout le monde, je répondais à toutes les questions. Ce que disaient les adultes était très important pour moi, je devais leur répondre : on ne reste pas sans répondre quand un adulte pose une question. » (p.51)

 « Je répondais oui ou non, ou je ne parlais même pas. Quand il a voulu savoir dans quelle pièce de la maison ça se passait, le policier a proposé plusieurs réponses. Je ne me souviens pas d’avoir fait une phrase complète. Quand je lis le procès-verbal de mon interrogatoire, c’est incroyable : il a retranscrit ses propres questions dans mes réponses. » (p.53)

- une pédiatre qui l’examine :

 «  Elle rapporte des sévices sexuels comportant des pénétrations péniennes. Celles-ci sont confirmées par son examen gynécologique  », à cause d’« incisures » (dont on sait depuis qu’elle est née avec !) et « Cette jeune fille est en souffrance psychologique majeure  ». (p.54-55)

- un gynécologue, constatant lui aussi les « incisures » :

 « Mlle Virginie Madeira présente des traces de pénétration vaginale, digitale ou péniennes, compatibles avec ses affirmations. » (p. 58)

- l’avocat de son père, pendant l’instruction :

« Je sais aujourd’hui que mon père avait avoué des attouchements – qu’il n’avait évidemment jamais faits – au juge d’instruction pour rester en liberté. Son avocat lui avait expliqué que s’il avouait il restait libre » (p. 62)

- le psychologue « expert » :

« Actuellement, Virginie exprime clairement une problématique relationnelle manifeste et caractéristique d’une victime de viols intrafamiliaux (culpabilité, ambivalence et crainte et difficultés de dialogue avec sa mère. » (p. 66)

- l’avocat de son père, au procès, conseille à celui-ci de tout avouer pour éviter la peine maximale :

"Alors mon père a dit : « Oui, je valide tout ce que vous me dites. » Le président a dit : « Quoi ? Qu’est-ce que vous validez ? » Alors mon père a dit : « Je valide tout. » Il ne savait pas trouver les mots." (p.88)

- après son revirement, une première avocate consultée : 

« Au lieu de m’aider, elle a essayé de me faire peur, elle m’a demandé si je savais ce que je risquais, que je pouvais me retrouver en prison parce que j’avais faussement dénoncé mon père. (…) Elle ne m’a pas crue. Elle ne m’a même pas dit qu’on pouvait faire une demande de révision. Elle ne m’a pas envoyée chez un autre avocat. » (p. 104)

- une deuxième avocate :

« Elle ne m’a pas crue. Elle nous a dit qu’elle défendait des cas d’enfants réellement violés. (…) Elle m’a dit que je devrais rendre l’argent versé par mon père. » ( p. 105)

- un psychiatre expert, « renommé, qui écrit des livres » :

 «  Il me posait question sur question, sans me laisser le temps de raconter les choses comme je les avais vécues et comme je les ressentais. Il m’interrompait tout le temps. Il semblait très pressé. Résultat, il ne m’a pas crue, normal, il ne s’était pas donné la peine de m’écouter. Quand je suis sortie de son bureau, il m’a tendu un de ses livres sur l’inceste… J’ai refusé de le prendre, il a insisté. » (p. 120) 

Patrick Guillot

 

*****

 

[Ci-après le récit d’une journaliste qui a rencontré Virginie Madeira et sa famille retrouvée]

Fait divers

Les vérités d’une menteuse

Non, Virginie Madeira l’affirme : elle n’a jamais été violée par son père, qui vient de passer six ans en prison ! La jeune fille raconte dans un livre comment une histoire de gamine aurait conduit à une effarante erreur judiciaire.

Par un soir de septembre, sur une terrasse tiède d’une ville de l’est de la France, une famille ordinaire se partage des escalopes de veau à la crème. Le père, chef d’équipe dans le bâtiment, est à la gauche de la mère, qui fut aide-soignante. Au bout de la table, le petit dernier fait rire la tablée de ses reparties agiles. Le fils aîné, qui habite dans un foyer, arrive un peu en retard. Il a oublié de prévenir qu’il viendrait. Lui aussi sourit, de même que Virginie, la fille cadette, étudiante en sciences cognitives. On devise, on se charrie, on dévore, on parle du Portugal d’où les parents sont originaires. C’est une famille ordinaire. Ou presque. Ces êtres-là pourraient se haïr. Car, serrés autour de la table, il y a une fille qui, en 1999, a accusé son père d’avoir abusé d’elle et l’a fait condamner à douze ans de réclusion, et il y a ce père, Antonio Madeira, en liberté conditionnelle depuis février dernier, qui hoche la tête gentiment : « Elle a un grand courage, Virginie, on est touché qu’elle fasse face aux regards. »

Virginie Madeira avait 14 ans quand elle a raconté à l’une de ses copines de classe que son père avait « abusé » d’elle, comme on disait dans les feuilletons américains qu’elle regardait goulûment à la télévision. Aujourd’hui, sept ans plus tard, elle publie un livre - coécrit avec la journaliste Brigitte Vital-Durand - pour crier publiquement : J’ai menti (Stock). Mensonge, son enfance déchirée depuis l’âge de 6 ans par les mains paternelles. Mensonges, les caresses et les viols pendant que la mère travaillait ou dormait. Mensonges, les « déclarations » extirpées de sa bouche immature par la directrice du collège, les enquêteurs et le juge d’instruction. Mensonges, les accusations confirmées devant la cour d’assises. Et lui, le père, qui vient de passer plus de six ans en prison et reste privé de ses droits civils, attend que la justice lui rende son honneur. Encore stupéfait de ce qui lui est arrivé, Antonio Madeira répète et répète encore : « Ma fille n’était qu’une gamine. Avant de croire les enfants, il faut mener des recherches approfondies. » Sa femme le coupe : « Ils ont cru bien faire. » Il s’incline devant l’évidence : « Ils ont cru bien faire. »

Si cette famille dit maintenant la vérité - la justice devra l’établir, mais il est difficile d’en douter quand on prend le temps d’écouter chacun de ses membres - il s’agit d’une effarante erreur judiciaire. Au-delà de leurs souffrances, cette affaire est intéressante parce qu’elle est révélatrice d’un certain nombre de failles dans un système judiciaire qui, parfois, tourne à l’engrenage. Au fond, personne n’a commis de faute, dans ce dossier. Mais tout le monde a manqué d’attention, de discernement, de prudence, de rigueur. Et, parfois, d’élémentaire humanité.

Plus grave, plus perturbant : tout le monde a eu envie de croire à la confession de Virginie. Par souci de la protéger, sûrement. Par réflexe bienveillant. Mais aussi par conformisme. Comme le souligne son père, « c’était la mode, on croyait les enfants automatiquement ». Pendant des décennies, on s’est tellement trompé dans l’autre sens. Dans le dossier Madeira, il n’y avait pas de raison de soupçonner l’adolescente d’être une affabulatrice. C’était une élève de troisième plutôt sage, une fille qui ne faisait pas de bruit. Pas vraiment le profil d’une hystérique, l’expert psychologique le soulignera, jugeant son discours « totalement crédible et fiable ». D’ailleurs, pourquoi aller accuser son père d’inceste quand rien ni personne ne vous y conduit ?

L’enfance choyée d’une gamine complexée

Elle est là, Virginie Madeira, massive et têtue dans son studio d’étudiante, presque impassible jusqu’à ce qu’un sourire fugitif vienne l’illuminer. Elle a l’opacité lente des grandes timides et manie les mots avec précaution tant elle sait qu’ils pèsent lourd. D’une toute petite voix douce, elle raconte son enfance choyée, troublée par le malheur de son frère schizophrène. « Mes parents s’en occupaient beaucoup. » Elle évoque son père, dur à la tâche, obsédé par l’entreprise de maçonnerie qu’il a montée. Elle dit sa solitude de gamine complexée, envahie par ses inhibitions : « Je me sentais à l’écart, transparente aux yeux des autres. » A l’adolescence, elle se réfugie dans ses rêves : « J’imaginais que j’appartenais à un monde parallèle, que j’avais des pouvoirs. » Elle écrit son journal intime, fantasme sur un garçon, s’imbibe de feuilletons télé. « Dans Sunset Beach, il y avait une fille qui accusait quelqu’un de l’avoir violée, son père en fait, et tout le monde s’occupait d’elle. » En classe, Virginie a très envie d’avoir Mélanie pour amie. « Elle était toute fine, je l’admirais. » Mélanie, justement, semble en confiance puisqu’elle lui a révélé que son père trompait sa mère. Virginie se demande quoi dire pour être à la hauteur, intéresser vraiment sa camarade. Le 3 mai, elle entend à la radio annoncer qu’une fille a été « abusée » par son père. Le 4 mai, elle prend Mélanie à part : « Mon père a abusé de moi... Mais je ne veux pas que tu en parles. »

« Je pensais que ça resterait entre nous », dit aujourd’hui Virginie. Le lendemain, elle est convoquée chez la directrice. Là, devant son professeur principal et la conseillère d’éducation, cette catholique qui va à la messe tous les dimanches ne trouve pas la force d’avouer qu’elle a menti. Pas une seconde, affirme-t-elle, elle ne conçoit les conséquences pour son père de ce mensonge. A ses yeux de gamine effrayée, mieux vaut laisser ternir la réputation paternelle que de s’exposer à la honte d’être désignée par tous comme une menteuse.

Immédiatement conduite dans un foyer, coupée de sa famille, elle ne reverra ni son père ni sa mère, sauf dans le cabinet du juge et le jour du procès. « Je n’ai plus jamais eu l’occasion d’avouer que j’avais menti, car personne ne m’a jamais posé de question en ce sens, raconte-t-elle. Les policiers m’ont juste demandé où et comment ça se passait. » Le procès-verbal des auditions recèle un luxe de détails et de précisions. « Ils ont fait les questions et les réponses. Je n’ai fait que répliquer par oui ou par non, ou encore par un simple signe de tête, mais ils ont transcrit leurs propres phrases, comme si c’était moi qui les avais prononcées. »

Une « vérité » admise par tous

Antonio Madeira, lui, n’a pas contribué à dissuader la justice. Il n’est pas très à l’aise avec les mots. Certes, il a clamé son innocence. Mais, à la fin d’une garde à vue où il s’est vu, dit-il, « sali », menacé, humilié, son avocat lui explique que, s’il voulait échapper à la prison, il devait au moins avouer des attouchements. Le père de Virginie veut sortir de ce cauchemar. Il est obsédé par la maison clef en mains qu’il doit livrer impérativement. Et il est persuadé que tout cela va s’arrêter, que la petite va dire la vérité. « Ils m’ont mis en liberté.

Mais, un mois et demi plus tard, la cour d’appel m’a fait mettre en prison. » Le 12 juin 2001, à Reims, le procès ne dura qu’une journée. Antonio Madeira regarde impuissant sa fille écouter tête baissée le réquisitoire. Il attend qu’elle réagisse. Ses avocats l’ont adjuré de maintenir ses aveux concernant les attouchements : « Sinon, vous ne serez plus crédible. » A la dernière minute, l’un d’eux l’exhorte à « limiter les dégâts » : « Dites comme votre fille, avouez tout. Vous voulez prendre vingt ans, ou quoi ? » Antonio Madeira est affolé, il pense à son entreprise, à tout ce qu’il a construit. Il est sûr que, s’il valide les accusations de sa fille, celle-ci va protester. Il avoue. Le verdict tombe : douze ans. Virginie court se jeter dans les bras de son père : « Pardonne-moi ! » Il murmure : « T’es une brave fille. »

Elle explique maintenant que, du début à la fin de cette histoire, ado placide, elle était totalement passive, dans un état second, « une sorte de bulle, comme dans un film ». Tout le monde à l’époque lui dit que son histoire est vraie, même les experts, qui ont décelé un hymen endommagé. Elle reviendra au réel en retrouvant enfin sa maison, le 25 juin 2002. Au début de l’été, elle va voir sa mère dans sa chambre : « Tu sais, ce n’est pas vrai, tout ça. » La mère évoque les examens gynéco : « Il y a eu quelqu’un ? » Virginie dit que non, elle ne comprend pas. « Il faut faire sortir papa. » Depuis, elle se bat. Un premier médecin lui confirme qu’elle est vierge. Les détériorations légères constatées résultent d’une opération urologique subie à 6 ans. Au début, personne ne la croit. Les premiers avocats qu’elle contacte la supposent manipulée par sa mère. Mal ficelée, la requête en révision déposée en 2003 est rejetée. En 2004, l’Institut de médecine légale portugais confirme : « La personne examinée n’a pas eu de pratiques sexuelles. » Une nouvelle requête est déposée en juillet 2006 par Me Jean-Marc Florand.

Question d’honneur. Pour le reste, les quelques amis, la maison de 300 mètres carrés, l’entreprise, la réputation, « on a tout perdu », soupire Antonio Madeira. Mince et sec, il secoue le front. Encore une fois, les mots lui manquent. Sa femme prend le relais : « Tu te souviens, tu citais ce proverbe portugais. La vérité, c’est comme l’huile qu’on jette dans l’eau, elle finit toujours par remonter. » Ils n’en veulent pas à leur fille : « Elle était si jeune, dit sa mère. On a juste du chagrin. » La nuit est tombée. Une fois de plus, sa mère supplie : « On t’a travaillée pour que tu ne changes pas d’avis ou tu as perdu la tête ? » Virginie dit qu’elle ne sait pas. Sa mère pleure : « Elle ne sait pas, elle ne sait pas ! » La fille la regarde avec tendresse. Son livre explique que la justice ne doit pas se laisser aveugler par les certitudes.

Post-scriptum : Contactés, ni la directrice ni les avocats et magistrats concernés n’ont accepté de commenter l’affaire Madeira.

Jacqueline Remy, L’Express, 21 septembre 2006

http://www.lexpress.fr/info/quotidien/actu.asp?id=5945

 

*****

24 novembre 2008 : Antonio a demandé, lors d’une séance à huis clos, à la Commission de révision des condamnations pénales, de réexaminer son cas, compte tenu des rétractations de sa fille.

11 janvier 2009 : la Commission répond négativement à cette demande.

 

 

 

 

 

 

 



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