Syndrome de Münchausen par procuration : une forme grave de maltraitance d’un enfant. Marc Gozlan. LeMonde.fr, 26 février 2025


 

Syndrome de Münchausen par procuration : une forme grave de maltraitance d’un enfant

 

C’est l’histoire de deux frères, victimes du syndrome de Münchhausen par procuration, forme particulière de
maltraitance à l’égard d’un enfant. Il s’agit d’un trouble factice imposé à autrui.

Un des parents, la mère (biologique ou adoptive) dans 85 % à 95 % des cas, provoque ou simule chez son enfant une pathologie organique ou psychiatrique avec pour conséquence des examens inutiles et parfois des
traitements médicamenteux et/ou physiques lourds et invalidants. Un des éléments fondamentaux du diagnostic est la disparition des symptômes quand l’enfant est séparé du parent responsable de la supercherie.

Ces deux cas pédiatriques sont rapportés dans un article publié en ligne en décembre 2024 dans les Archives of Legal Medicine. Ils illustrent « le caractère insidieux et la potentielle gravité de cette maladie ainsi que la difficulté diagnostique qu’elle représente », soulignent Claire Michel, Norbert Telmon et leurs collègues des
services de médecine légale des CHU de Toulouse et du CHU de Montpellier, en association avec l’unité d’accueil des victimes du centre hospitalier intercommunal des vallées de l’Ariège (Foix).

Le premier cas concerne le fils aîné (né en 2006) qui a souvent changé de médecin traitant. Dans son parcours médical, les auteurs soulignent avoir recensé, entre 2010 et 2016, environ 90 consultations pour divers motifs chez un médecin généraliste, ainsi que de multiples passages aux urgences, notamment pour des fièvres jamais authentifiées. Cet enfant a par ailleurs été examiné par plusieurs médecins spécialistes, notamment en 2010 pour un asthme et en 2012 pour épilepsie.

Pour sa maladie asthmatique, le garçonnet a été vu par un pneumo-pédiatre et s’est vu prescrire un médicament bronchodilatateur, alors même que l’examen clinique était normal et en l’absence de syndrome obstructif des voies respiratoires. De même, il a été suivi par un neuropédiatre et a reçu un traitement à doses croissantes d’un
antiépileptique (valproate) car sa mère déclarait que son fils avait subi de multiples crises tonico-cloniques.

« La prise en charge ayant le plus de répercussions est celle débutée en 2010 en rhumatologie pédiatrique à la suite de symptômes rapportés par l’enfant et sa mère : douleur et gonflement articulaires accompagnés de fièvre et aphtes buccaux. Il consulte à plusieurs reprises un rhumatologue pédiatre, est hospitalisé, passe de nombreux
examens complémentaires, tous normaux. Dans le dossier médical, les crises fébriles et autres symptômes n’ont jamais été objectivés. Pour autant plusieurs pathologies rhumatismales inflammatoires vont être évoquées, jusqu’au diagnostic de maladie de Behçet »,
pathologie chronique inflammatoire. Le jeune patient va alors subir un triple traitement médicamenteux (anti-inflammatoire, antimétabolite, immunosuppresseur) et, devant l’inefficacité de ces thérapies, recevra des perfusions d’un anticorps monoclonal par voie intraveineuse.

Quand les « soins » médicaux constituent un traumatisme

« L’enfant perd progressivement en motricité, il présente des difficultés à la marche et de préhension. En 2016, il commence à se déplacer en fauteuil roulant, en 2018 un certificat du médecin traitant demande la mise en place d’un certain nombre d’équipements de type lit médicalisé, lève-malade, orthèses pour les mains, ainsi qu’une aide pour la toilette », racontent les auteurs de ce cas clinique qui ajoutent que le domicile est réaménagé en conséquence et que cette situation va durer deux ans.

Entre-temps, en 2017, on considère que cet enfant souffre d’une maladie causée par l’exposition au valproate pendant la grossesse de sa mère. Il est alors pris en charge en affection longue durée pour une embryofœtopathie au valproate. Il n’existe pourtant aucune mention de la prise de ce traitement antiépileptique dans le dossier de la mère. Au vu de sa maladie chronique inflammatoire et de ses troubles de motricité, l’enfant fait l’objet, en 2013 et 2016, d’une demande auprès de la maison départementale des personnes en situation de handicap (MDPH).

Tromperie du corps médical qui participe aux souffrances par des traitements inadaptés et inutiles

C’est alors que des interrogations surgissent sur l’authenticité des symptômes rapportés. Les doutes portent aussi sur l’authenticité de photos envoyées par la mère, dont certaines semblent provenir de sites Internet. Mais c’est « surtout l’inadéquation entre le tableau clinique bruyant rapporté par la mère et l’absence de symptômes
objectivés en consultation ou hospitalisation »,
qui finit par intriguer les médecins.

En mars 2020, du fait de la forte suspicion de syndrome de Münchhausen par procuration, le jeune garçon est séparé de sa mère et hospitalisé dans l’unité dédiée à l’enfance en danger.

Au fil des années, sa scolarité a été progressivement affectée, avec un début de déscolarisation en 2013, qui a été entretenue par plusieurs certificats médicaux du médecin traitant. L’enfant sera finalement totalement déscolarisé en 2015. Ce n’est qu’à partir de 2018 qu’il bénéficiera d’un enseignement adapté, incluant notamment un suivi
scolaire par ordinateur.

Son frère cadet est né en 2010. Lui aussi est vu par de nombreux médecins généralistes différents pour des pathologies pédiatriques bénignes. En 2017, il est amené à consulter un gastro-entérologue pédiatre pour des troubles digestifs (douleurs abdominales et diarrhée) qui conclut à des troubles fonctionnels bénins.

Cela dit, comme son frère aîné, il en vient à bénéficier d’une prise en charge pour affection de longue durée (ALD) pour une embryofœtopathie au valproate. Là encore, sans qu’il soit fait mention dans le dossier médical de la mère d’une quelconque prise de valproate durant cette seconde grossesse.

En 2017, la mère déclare aux médecins que son fils cadet souffre de douleurs dorsales. La radiographie du dos montre un spondylolisthésis de L5, c’est-à-dire un glissement vers l’avant de la cinquième vertèbre lombaire. L’enfant va alors consulter à plusieurs reprises un orthopédiste pédiatre qui va lui prescrire le port d’un corset, avant de décider une immobilisation de la charnière lombo-sacrée par lombostat « bermuda ». Il s’agit de bloquer les mouvements de la hanche pourtraiter les douleurs des jambes rapportées par l’enfant. L’enfant va
porter ce type de corset durant des mois et ne va plus le retirer, même la nuit.

La mère, comme l’enfant, vont parler aux médecins de la survenue de troubles sphinctériens. L’imagerie médicale ne montre pourtant aucune compression de moelle épinière, ou de nerfs rachidiens, susceptible d’expliquer ces symptômes. Il n’empêche : le lien semble établi. Surtout, devant les déclarations de plus en plus alarmistes de la mère au sujet de l’incontinence urinaire et fécale de son fils, il est donc conseillé au petit garçon de garder le lombostat « bermuda » en permanence.

Comme pour son frère aîné, une demande auprès de la maison départementale des personnes en situation de handicap est déposée en 2018, avec « embryofœtopathie au valproate et attitude scoliotique avec spondylolisthésis L5-S1 », avec mentions de l’impossibilité de maintenir une position assise, difficultés de déplacement tant à l’intérieur qu’à l’extérieur et troubles de la continence urinaire et fécale.

Deux ans plus tard, en mars 2020, il apparaît qu’à l’instar de son frère plus âgé, il est lui aussi victime d’un trouble factice provoqué et entretenu par sa mère. Et comme son frère aîné, il en est séparé et est hospitalisé.

Récupération quasi-totale des capacités physiques en l’espace de dix jours

Durant les dix jours d’hospitalisation, les deux enfants, jusqu’alors considérés comme lourdement handicapés, retrouvent presque toutes leurs capacités physiques. Les différents traitements, médicamenteux ou physiques, sont interrompus. Leurs douleurs se font rares.

Les auteurs de ces deux cas cliniques précisent qu’aucune séquelle fonctionnelle n’a été observée sur le plan physique. Concernant les plans psychologique et psychomoteur, ils indiquent que « l’aîné bénéficie d’une prise en charge active en centre médico-psychologique et en psychomotricité, notamment pour un retard d’acquisition de
l’écriture ».
Quant au cadet, qui a subi le traumatisme sur une période plus brève et à un âge plus jeune, il « ne semble pas présenter de répercussions psychopathologiques notables ». Par ailleurs, il n’accuse aucun retard scolaire, n’a pas redoublé et ses résultats sont très satisfaisants. Tout cela bien qu’il ait manqué l’école pendant deux ans.

Il s’avère donc que les souffrances endurées par ces deux jeunes garçons ont duré plusieurs années : dix ans pour l’aîné et trois ans pour le cadet. Comme le soulignent les médecins légistes, ces « soins » ne relèvent pas du traitement du traumatisme, mais constituent le traumatisme lui-même. « À cela s’ajoute la douleur engendrée par
l’identité même de l’auteur des violences – leur mère – incapable d’offrir la stabilité et les repères essentiels à la parentalité ».

Dans la grande majorité des cas, les fausses allégations dans le syndrome de Münchhausen par procuration concernent des symptômes fonctionnels et symptômes cliniques organiques. Il s’agit de malaises (hypoglycémie), de troubles neurologiques sensitifs ou moteurs (convulsions), de troubles digestifs (vomissements), parfois de
saignements, de fièvres, d’allergies, de troubles respiratoires ou de l’audition. Il arrive cependant que les symptômes allégués soient de nature psychiatrique.

Syndrome de Münchhausen par procuration à expression psychiatrique

Les formes de trouble factice par procuration à expression psychiatrique peuvent donner le change avec un trouble bipolaire ou une schizophrénie. Il a été rapporté dans la littérature médicale internationale des cas pédiatriques d’intoxication médicamenteuse par un psychotrope administré par la mère, comme notamment le cas d’une enfant
à laquelle la mère administrait des suppositoires contre la fièvre et qui a développé des symptômes neuropsychiques et digestifs.

Les parents responsables d’un syndrome de Münchhausen par procuration peuvent avoir subi eux-mêmes un tel comportement dans leur enfance. Certains ont vécu des maladies ou des accidents graves dans leur jeune âge. Rares sont les parents maltraitants qui présentent un diagnostic psychiatrique caractérisé, le plus souvent une dépression.

Un cas de syndrome de Münchhausen par procuration à expression psychiatrique a été rapporté par un psychiatre de l’hôpital d’instruction des armées-Legouest de Metz en 2011 dans la revue Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence. Il concerne une adolescente de 14 ans dont les parents se plaignent de son comportement agressif à leur égard. Plusieurs antipsychotiques lui ont été prescrits ces dernières années.

Lorsqu’elle est admise en consultation externe de psychiatrie, accompagnée de sa mère et de son père, elle dit qu’ « elle n’est pas folle ». Tout allait bien dans sa famille jusqu’au décès de son frère cadet, mort dans un accident causé par un tiers. L’ambiance s’est ensuite reconstruite autour d’un mode de défense agressif intrafamilial avec des interactions principalement marquées par la violence. Lors de l’échange avec le psychiatre, les parents parlent de psychose, puis de schizophrénie, diagnostiquée de longue date selon eux. Le père et la mère rapportent la survenue chez leur fille d’hallucinations et des troubles du comportement, de phases de repli autistique et d’épisodes de violence envers autrui. L’adolescente ne contredit à aucun moment ses parents en leur présence.

Malgré l’insistance des parents, l’équipe soignante refuse de prescrire un traitement médicamenteux à l’adolescente qui va faire l’objet d’un suivi ambulatoire, réaffirmant sa certitude qu’elle n’est pas folle. Elle confie alors que ses parents l’ont amenée à consulter de nombreux psychiatres et pédopsychiatres ces dernières années pour ses « troubles psychotiques ». Par ailleurs, il ressort des entretiens que plusieurs médecins généralistes ont été consultés pour des renouvellements d’ordonnances.

Après avoir pris contact avec eux, le psychiatre apprend que l’adolescente n’a jamais bénéficié d’un suivi ambulatoire d’accompagnement psychothérapeutique prolongé au-delà d’un mois. Plus étonnant encore, plusieurs psychiatres ayant prescrit un traitement antipsychotique dès la première consultation n’ont pas été en mesure ou
n’ont pu assurer un suivi médical permettant d’évaluer l’efficacité et la tolérance du traitement.

C’est alors que le Dr Yann Auxéméry envisage la possibilité que les parents soient en fait les inducteurs des « symptômes psychotiques » de leur fille. « Les propos parentaux [étaient] suffisamment convaincants pour que le corps médical ait produit des certificats sur lesquels les termes de psychose et de schizophrénie apparaissent. Ces
diagnostics sont en retour opposés à l’adolescente comme preuve de sa maladie mentale ».

Le diagnostic de syndrome de Münchhausen par procuration à expression psychiatrique n’a été établi chez cette adolescente qu’au bout de trois ans.

La possibilité qu’il s’agisse d’un trouble factice par procuration avec symptômes psychiatriques prédominants a été évoquée dès le premier entretien avec le psychiatre devant l’attitude obstinée des parents à parler de pathologie psychique au sujet de leur fille.

De fait, « seul le placement en institut médico-éducatif ordonné par un tiers juridique a permis de mettre à jour le syndrome de Münchhausen par procuration », souligne le Dr Auxéméry qui indique que l’adolescente « était plutôt résignée, peut-être habituée à l’absence d’aide ou de compréhension de la part du corps médical ».
Et de conclure qu’à force d’être confrontée à la folie, l’adolescente avait fini par avoir peur de présenter une réelle affection mentale.

Marc Gozlan. LeMonde.fr, 26 février 2025. https://www.lemonde.fr/blog/realitesbiomedicales/2025/02/26/syndrome-de-munchhausen-par-procuration-une-forme-grave-de-maltraitance-dun-enfant/

Sur le continuum historique du syndrome de Münchhausen

Baron de Münchhausen (1720–1797). © Wikipedia

En 1951, le Dr Richard Asher introduit le terme de syndrome de Münchhausen dans l’hebdomadaire médical britannique The Lancet pour décrire des cas où des patients, généralement de sexe masculin, simulent des symptômes graves, entraînant des explorations médicales ou chirurgicales inutiles, mais évitent la prise en charge lorsqu’ils sont démasqués.

Ce phénomène rappelle les récits fantastiques du Baron Karl Friedrich Hieronymus von Münchhausen, un officier allemand du XVIIIe siècle ayant pris sa retraite au terme d’une carrière sans gloire. Il a cependant connu la célébrité pour ses histoires extravagantes qu’il racontait à ses hôtes pour les divertir. L’un d’eux, R.E. Raspe, publia à Londres en 1785 certains de ces récits sous le titre « Baron Münchhausen : A Narrative of his Marvellous Travels and Campaigns in Russia ».

En 1967, le médecin français Jean Bernard identifie le syndrome de Lasthénie de Ferjol pour décrire des jeunes femmes atteintes d’anémie sévère, chez lesquelles une observation attentive a permis de découvrir qu’elles se faisaient secrètement saigner.

En 1977, le pédiatre Samuel Roy Meadow, de l’hôpital St James de Leeds, introduit le concept de syndrome de Münchhausen par procuration (Münchhausen syndrome by proxy, en anglais) pour désigner des cas où un parent, généralement la mère, provoque ou simule des symptômes chez son enfant, entraînant des traitements médicaux inutiles et potentiellement dangereux. Meadow rapporte le cas d’un nourrisson de quinze mois souffrant de graves
troubles rénaux dont l’origine restait floue. Il découvre que la mère administrait du sel à son enfant depuis l’âge de six semaines, provoquant ainsi les symptômes. Meadow définit ce syndrome comme « une situation où une personne fabrique de façon persistante des symptômes chez une autre personne, lui causant des examens et traitements douloureux et inutiles ».

Où l’on voit l’évolution historique d’une pathologie qui va du trouble factice imposé à soi-même (la personne sollicitant le corps médical en raison de manifestations feintes de manière délibérée) à une maladie alléguée ou induite chez un enfant par un parent, souvent pour attirer l’attention ou obtenir des avantages personnels.

M.G.

Pour en savoir plus :

Michel C, Dubois C, Rémy ML, et al. Syndrome de Münchhausen par procuration : à propos de deux cas d’évaluation du dommage corporel. Arch Leg Med. Available online 17 December 2024. doi : 0.1016/j.aolm.2024.200555

Olry R, Haines DE. Historical and literary roots of Münchhausen syndromes : as intriguing as the syndromes themselves. Prog Brain Res. 2013 ;206:123-41. doi : 10.1016/B978-0-444-63364-4.00024-7 

Auxéméry Y. À propos d’un cas de syndrome de Münchhausen par procuration à expression psychiatrique. Neuropsychiatr Enfance Adolesc. 2011 May ;59(3):188-194. doi : 10.1016/j.neurenf.2009.12.005

Haddad S, Chouchane C, Chouchane S, et al. Syndrome de Münchhausen par procuration : à propos de deux nouvelles observations. J Pediatr Puériculture. 2007 ;20:200-202. doi : 10.1016/j.jpp.2007.06.004

Nathanson M. Le syndrome de Munchhausen par procuration. Arch Pediatr. 2001 May ;8(Suppl 2):426-428. doi : 10.1016/S0929-693X(01)80098-1 

Vinville-Loeb B, Olivier N, Lauquin P, Bailly D. Syndrome de Münchhausen par procuration. Revue de la littérature. J Pediatr Puériculture. 2001. 14:97-103. doi : 10.1016/S0987-7983(01)80018-9

Meadow R. Münchausen syndrome by proxy. Arch Dis Child. 1982 Feb ;57(2):92-8. doi : 10.1136/adc.57.2.92 

Meadow R. Münchausen syndrome by proxy. The hinterland of child abuse. Lancet. 1977 Aug 13 ;2(8033):343-5. doi : 10.1016/s0140-6736(77)91497-0

Asher R. Münchausen syndrome. Lancet. 1951 ;1.



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