Jean Lassalle. Articles du Figaro des 14 et 18 avril 2006


[Dans le paysage de désolation que nous offre l’univers politique, ce député (peu importe son appartenance) donne un exemple rare : trente-sept jours de jeûne, au risque de dégâts irréversibles, pour défendre l’emploi dans sa région, voilà ce qui s’appelle tenir ses engagements, et placer sa mission au-dessus des contingences personnelles ! Tout a été dit par l’un de ses collègues, habituellement moins bien inspiré, que nous citons ci-après : « quelque chose de très ancien, presque disparu, pas généralisable et qui s’appelle l’héroïsme et le sacrifice ».]

 
 
Jean Lassalle « apaisé d’avoir accompli un acte aussi utile »
 
Le député du Béarn a gagné. Après 39 jours de grève de la faim, il a obtenu de l’entreprise Toyal qu’elle développe son usine sur le site d’Accous, dans sa circonscription. Vendredi, il a décidé d’interrompre son jeûne et a raconté ses cinq semaines d’épreuve, lors d’une conférence de presse donnée depuis l’hôpital Poincaré de Garches, où il a été admis dans la matinée et où il devrait passer une semaine.
 
Ses premiers mots ont été pour les médias, sans qui il aurait « pu sortir de cette épreuve en clown triste ». « Mais je suis un député du peuple, élu par le peuple pour servir le peuple ». Jean Lassalle cherche ses mots et les livre aux journalistes d’un ton faible et hésitant. A son image, après 39 jours de grève de la faim. Une grève victorieuse, puisqu’il a obtenu de l’entreprise japonaise Toyal qu’elle ne se développe pas de l’autre côté de « sa » vallée, prémices selon lui d’une désertification achevée de sa circonscription.
 
« la souffrance que j’exprimais était comprise par tous »
 
Il raconte avoir beaucoup pensé à son acte, en avoir rêvé. « C’est une folie, tu ne le feras pas  », se disait-il. Puis il explique : « les premiers jours furent difficiles, mais moins que ce que je croyais ». Il décrit lentement ses échanges avec Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, dont il avait investi la salle des Quatre-colonnes. « Il me disait que je ne grandissais pas la représentation nationale, qu’un député n’était pas fait pour faire un grève de la faim. Il m’a dit : je t’empêcherai d’entrer à l’Assemblée. Je lui ai répondu qu’on reprochait aux députés de ne pas y être assez. Puis nous avons conclu un compromis, avec l’assistance médicale qui me suivrait quotidiennement. Ça lui a permis de régler son problème de non-assistance à personne en danger et à moi de ne pas être suspecté de tricher ».
 
Car sa première crainte touchait à sa crédibilité d’élu, aux yeux de ses pairs. « Savoir si je supporterai les regards croisés de mes collègues, leur incompréhension ou, pire, leur désapprobation. Au finale, je me suis rendu compte que la souffrance que j’exprimais était comprise par tous. Tous les partis m’ont soutenu, et je les en remercie ».
 
« Toyal ne s’est pas abaissé, ils en sortent grandis »
 
De son aventure, il a tenu à apporter quelques précisions : « je ne suis pas un désespéré, c’était un formidable acte d’espoir, de vie et d’amour. Je me sens apaisé d’avoir accompli un acte aussi utile. J’ai 30 ans de mandats et j’ai tout essayé pour que le bon sens triomphe dans cette affaire ». Et, à l’intention de Toyal, il insiste : « ça n’aurait pas de sens que l’on parle de vainqueur et de vaincus, ils ne se sont pas abaissés, ils en sortent grandis ».
 
Le député a ensuite rendu une série d’hommages aux représentants de l’Etat. A Jacques Chirac, qui l’a appelé jeudi soir et vendredi matin, pour lui annoncer la nouvelle. A Dominique de Villepin, qui lui a rendu visite jeudi après-midi, pour lui « proposer d’arrêter (sa) grève pour faciliter les choses ». Ce à quoi il répond : « j’ai vu beaucoup de grévistes de la faim, qui m’ont montré des engagements jamais tenus ». A Nicolas Sarkozy, qui lui a fait parvenir l’accord à signer.
 
« Le silence angoissé de ceux qui n’osent plus parler »
 
Il a enfin évoqué le livre de John Steinbeck, Les raisins de la colère, auquel il s’est référé pour évoquer sa vallée d’Aspe, concluant son discours sur l’abandon des zones rurales. « Au-delà de ce fait caricatural d’une usine qui part sans avoir besoin de partir, cette vallée et toutes les autres se meurent dans le silence angoissé de ceux qui n’osent plus parler, qui sont résignés. Ces endroits où il n’y a plus de services publics, plus de médecins ou d’artisans. Où il reste les paysans, qui n’ont plus de fils pour leur succéder. Nous n’avons pas besoin de recevoir de directive incompréhensible, pas besoin de recevoir des formulaires de 40 pages pour obtenir une aide agricole, il nous faut retrouver le dialogue. Pour cela, la politique est nécessaire, afin de trouver les moyens de régulation qui manquent tant dans le monde où nous sommes invités ».
 
Stéphane Alliès
Le Figaro, 14 avril 2006

 

 

L’« affaire Lassalle » crée une nouvelle polémique

 
La grève de la faim du député UDF, qui a obtenu le maintien d’une usine japonaise dans la vallée d’Aspe, est diversement appréciée.
 

 La grève de la faim de Jean Lassalle a-t-elle constitué un chantage à l’émotion ? Le député centriste des Pyrénées-Atlantiques a, vendredi, cessé sa grève de la faim, au terme de 39 jours de jeûne, après que le groupe japonais Toyo Aluminium et le gouvernement français eurent conclu un accord confirmant le maintien de l’entreprise Toyal dans son canton béarnais. Depuis lors, la controverse prend de l’ampleur. Tandis que la direction de l’entreprise nipponne et l’ambassadeur du Japon en France critiquent vivement l’attitude de Jean Lassalle (lire ci-dessous), François Bayrou, président de l’UDF et élu du Béarn, vole au secours de son collègue et ami.

Dans une lettre ouverte au député des Pyrénées-Atlantiques publiée avant-hier dans Le Journal du dimanche, François Bayrou fait un éloge dithyrambique du gréviste du Palais-Bourbon. Faisant allusion aux déclarations du président du groupe UMP, Bernard Accoyer, qui avait critiqué le 8 mars la décision de Jean Lassalle, François Bayrou poursuit : « Tu as fâché et choqué beaucoup de gens. Les meilleurs esprits, aussi bien que les petits coeurs et les petites bouches, et les habitués des Quatre-Colonnes ont jugé : « Ce n’est pas comme ça qu’on fait de la politique. » Et le président de l’UDF de voir dans cette grève de la faim « quelque chose de très ancien, presque disparu, pas généralisable et qui s’appelle l’héroïsme et le sacrifice ».
 
Mais pour quoi au juste ? Jean Lassalle avait commencé sa grève de la faim le 7 mars afin de contraindre le groupe japonais Toyo, propriétaire de l’usine Toyal implantée à Accous - dans la vallée d’Aspe, région montagneuse proche de la frontière espagnole - à renoncer à ouvrir une deuxième usine à Lacq. Cette localité, située dans le même département mais à 65 kilomètres d’Accous, est beaucoup plus facile d’accès. Selon Jean Lassalle, l’ouverture d’un site de Toyal à Lacq était un prélude à la fermeture de celui d’Accous, où travaillent près de 150 salariés. « A terme, ils ne vont pas garder deux têtes de pont dans le même département », argumente le député. Le président de Toyo Aluminium, pour sa part, se défend de vouloir fermer l’usine d’Accous, évoque au contraire « une extension de notre activité sur un deuxième site » et dénonce un procès d’intention.
 
Pourtant, les objections du groupe japonais pèsent peu face au respect et à la sympathie que suscite la grève de la faim du parlementaire. En 37 jours de jeûne, le fils de berger béarnais perd 21 kilos. Beaucoup de médias s’enflamment pour l’affaire et présentent l’élu comme un émule d’Asterix, résistant altermondialiste tenant tête à une multinationale sans âme. Le teint blême, les traits creusés, Jean Lassalle revendique lui-même ce rôle. « Il m’est devenu insupportable que des hommes seuls, aussi puissants soient-ils, puissent décider du sort de dizaines de familles, de leur vie ou de leur mort, et du devenir de notre territoire déjà en lambeaux », déclare le député. Les témoignages de soutien affluent à l’Assemblée. Jacques Chirac, Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy se mobilisent pour convaincre Toyo Aluminium de renoncer à son projet.
 
« Entrave à la liberté d’entreprendre »
 

Un accord est finalement conclu vendredi matin, qui consacre l’abandon du projet de Lacq au prix du soutien du contribuable français. Tout en qualifiant d’« entrave à la liberté d’entreprendre » et d’« absurdité » la grève de la faim de Lassalle, Toyo Aluminium assure vouloir « continuer d’investir à Accous, ayant reçu du gouvernement français l’engagement d’un large soutien financier, la promesse de nous aider à réaliser les infrastructures nécessaires et de nous délivrer les autorisations administratives dans un délai réduit ». Jean Lassalle, pour sa part, a cessé sa grève de la faim. Sa vie n’étant plus en danger, les langues se délient et une autre polémique commence.
 
Guillaume Perrault


Le Figaro, 18 avril 2006
 

 



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