Je suis avec vous. Annie Duperey, 1994


 

Annie Duperey a été "marraine" de Sos Papa de 1994 à 2005. Elle a écrit le texte qui suit en démarrant cette fonction. Il s’agit donc d’un texte à caractère historique, en même temps qu’une véritable ode à la fonction paternelle et à l’égalité parentale. Ce qu’il dénonce est malheureusement toujours trop actuel...

 

JE SUIS AVEC VOUS

Bonjour à tous.

Michel THIZON m’a proposé voilà un an environ d’être marraine de SOS PAPA, et j’ai accepté. Je m’avise tardivement que je ne me suis pas encore adressée directement à vous ! C’est tout de même la moindre des choses de me présenter un peu et de vous dire pourquoi j’ai accepté. Pardon, d’avoir mis presque un an à le faire.

Je crois pouvoir dire que j’ai un tempérament loyal, franc, porté vers la justice et l’envie d’égalité. Et l’homme pour moi, et depuis toujours, est tout simplement mon semblable doté de quelques différences. Je fus élevée dans un esprit de liberté et d’indépendance. J’ai eu la chance de gagner ma vie très tôt et je n’ai jamais eu l’idée qu’un homme eût pu subvenir à mes besoins. Puis passée ma vie de jeune fille – que d’aucuns auraient appelé une vie de garçon - j’ai aimé, vécu avec quelqu’un et eu deux enfants de lui. Dès leur naissance, j’ai eu le sentiment qu’il était très important que leur père s’occupe d’eux autant que moi, qu’ils reçoivent à part égale l’empreinte masculine et féminine, avec une manière d’être et des sensibilités différentes.

C’était crucial pour la formation de leur propre sensibilité, et probablement leurs futurs rapports avec les hommes et les femmes. Et, regardant autour de moi, je voyais cette écrasante majorité de femmes autour des jeunes enfants - gardes, institutrices, infirmières etc... Cela choquait mon sens un peu paysan des proportions, et assez sain, je pense.

Toutes ces femmes faisaient généralement fort bien ce qu’elles avaient à faire, là n’est pas la question, mais trop, c’est trop ! Et quelle terrible responsabilité aussi... Nous ne sommes plus dans l’ordre ancien des choses. Les femmes ont acquis une place dans la société ; les hommes ne sont plus à la guerre ni écrasés par d’harassantes besognes physiques ou qui les exilent de longs mois au loin. Non, ils sont là, pour la plupart, près de nous. Pourquoi donc sont-ils si absents dans l’éducation des petits ? Je ressentais qu’il y avait là un manque dont les dommages ne sont pas mesurables, bien sûr... Et il est vrai que cet état de fait tend à s’amenuiser quand les enfants grandissent.

Puis, après 15 ans de vie commune, nous nous séparâmes, mon compagnon et moi - comme malheureusement une bonne moitié de nos concitoyens. Il ne m’en voudra pas, je pense, d’évoquer très brièvement notre séparation (de toute manière, un des aléas de notre métier est de souvent rendre public ce qui devrait rester privé - mais ça... ) Elle ne fut pas violente, mais toute séparation, tout constat d’échec est douloureux. Et se posèrent à nous les questions qui se posent immanquablement à propos des enfants.

Nous n’étions pas mariés. J’entrevis alors le pouvoir - que je jugeais moi-même exorbitant ! - que j’avais sur des enfants pourtant reconnus par lui. J’étais sidérée. Un détail, particulièrement, m’atterra : si mes enfants, en voyage ou en vacances avec leur père, avaient un accident ou un problème de santé qui nécessite une intervention urgente, il n’avait pas le droit de les faire opérer (ni même de les hospitaliser, je crois ?) sans mon accord... Et si je n’étais pas là ? Qu’il n’arrive pas à me joindre ? Allait-il rester impuissant à sauver notre enfant ? Aberrant. Je pris donc moi-même l’initiative d’aller avec lui signer devant un juge une autorité parentale partagée.

Pour le reste ? Etant hors la loi, si j’ose dire, il nous restait donc à inventer notre propre loi, ce que nous fîmes avec calme et bon sens, pour le bien des enfants, sans qu’aucun intermédiaire ne s’en mêle. Mais je sais, sans vouloir m’en glorifier, que cela tenait beaucoup à moi que tout se passe bien, et que, s’il m’avait pris une envie de guerre à travers les enfants, j’avais toutes les armes en main et lui aucune. C’est affreux. Seulement voilà, jamais une seule seconde je ne me suis sentie propriétaire de mes enfants, ils ne sont pas un appendice de moi, ni des otages, et je ne m’arroge aucun droit de les frustrer de leur père - j’avouerai que j’ai craint, au contraire, que les circonstances fassent qu’ils ne le voient pas assez ! (certains d’entre vous penseront amèrement "il en a de la chance celui-là"... )

Puis j’ai vu, parmi mes proches, un homme bafoué dans ses droits légitimes et sa tendresse de père. Je l’ai vu – bien que reconnu comme un père exemplaire par psychologues et enquêteurs sociaux - essuyer tous les coups bas donnés impunément au privé, et attendre des mois, des années, des décisions de justice hasardeuses, trop souvent soumises à l’arbitraire des juges et immédiatement remises en cause par un appel. Et la mère, acharnée à séparer l’enfant du père, demeurer sacrée envers et contre tout. Et d’autres cas aussi parmi mes amis. Et vos ennuis à vous que je lis dans ce bulletin... Nulle instance morale supérieure, nul conseil des sages pour dire à celui qui veut obstinément nuire : "ça suffit, maintenant !" De même qu’on peut dire ironiquement de la médecine qu’elle s’occupe de la maladie mais pas de la santé, j’ai l’impression qu’on peut dire souvent de la justice qu’elle s’occupe de la guerre mais pas de la paix ! Avec ses lenteurs, ses tracasseries, ses atermoiements possibles, elle fait le jeu de celui qui ne veut pas que les choses s’arrangent. Le temps passe, passe. Et les enfants grandissent,... Véritable torture.

Je reconnais, je vois que vous êtes effectivement victimes d’une sorte de sexisme ambiant à l’égard du père. Il faut prouver toujours et encore votre innocence, comme si vous étiez présumés coupables d’on ne sait quelle faute originelle. Ou plutôt si ; on le sait : vous êtes victimes d’un contre-coup imbécile de la libération des femmes - si utile par ailleurs. Il fallait bien que les femmes acquièrent un vrai statut social et les mères une protection, elles qui ont été si longtemps écrasées. Mais doit-on pour autant écraser maintenant le père ?!

Je m’entretenais dernièrement de vos problèmes, de cette scandaleuse discrimination, avec une femme d’une soixantaine d’années - que je croyais jusque là intelligente... Elle balaya mes arguments d’un geste excédé en s’écriant "Ha ! Zut ! Il y a eu tellement d’abus dans l’autre sens, alors hein...!" sous entendu : "ils n’ont qu’à payer maintenant !" Ce genre de réaction est monstrueusement bête. Sur combien de générations devriez-vous payer les erreurs de vos ancêtres ?

Va-t-on continuer, partis comme nous le sommes pour un vrai chaos social, à dévaloriser le père ? Comment les enfants respecteraient-ils quelqu’un que la justice ne respecte pas ? Et pourquoi respecteraient-ils la justice, la loi, si elle n’est pas juste ? Mon fils de 14 ans, voyant un de nos amis se battre deux ans pour gagner un pauvre week-end par mois avec son enfant, ne s’est-il pas écrié : "la justice, c’est de la merde !"

Il n’y a pas de quoi rire, vraiment. C’est on ne peut plus inquiétant. Se rendent-elles compte, ces mères qui se veulent omnipotentes, quelle accablante responsabilité elles prennent ? Quels garçons vont-elles élever en leur apprenant que les besoins de tendresse d’un homme, d’un père, sont négligeables ? Quelles filles vont-elles faire en leur signifiant déjà que l’homme est bon pour les entretenir et ça suffit – le premier homme de leur vie, leur père, n’aura-t-il pas été considéré comme un "cochon de payant" de pension alimentaire ? Et nous voilà repartis pour le joyeux manège de la misogynie et des femelles profiteuses...

Sans parler de la douleur intime, de l’insupportable blessure au point le plus douloureux ;l’amour de son enfant et le besoin d’en prendre soin. Et le sentiment d’être déchu, déshonoré au sens propre du terme : non respecté dans son rôle fondamental d’éducateur et d’adulte responsable.

Je comprends votre souffrance. Je vous plains de tout mon cœur. Aucune injustice passée envers les femmes n’excuse cette injustice présente envers les pères. Il faut que cela change. Il y va du bien de tous. Maintenant que les femmes ont gagné leur place dans la société, il faut que les hommes, de la même manière que les forces se complètent et s’équilibrent dans le signe chinois du Yin et du Yang, tiennent une place plus intime dans la vie familiale et l’éducation des enfants. Et c’est folie de décourager ainsi les hommes de bonne volonté qui veulent cet équilibre et leur part de tendresse.

Je vous en prie, ne vous découragez pas. Votre combat n’est pas seulement personnel, il est fondamental pour l’avenir. Nous avons besoin de vous pour élever nos enfants.

Pour ma part, je ne manquerai pas, comme je l’ai déjà fait, de m’exprimer publiquement sur ce sujet. Et je sais que nombre de femmes de bonne foi pensent comme moi.

Nous sommes avec vous.

Courage !

http://sos-papa.net/pages/anny.htm

 



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