Christine Delphy (1941-), "ennemie principale" des hommes


 

Christine Delphy, "ennemie principale" des hommes

 

Née en 1941. Depuis 1966, "chercheuse" au CNRS

1998 : L’ennemi principal (tome 1) : économie politique du patriarcat. Syllepse

2001 : L’ennemi principal (tome 2) : penser le genre. Syllepse

En 2003, prend position contre la loi interdisant le port du foulard islamique à l’école. Cofonde et préside le Collectif Féministes pour l’égalité, qui soutient cette même position.

Son blog : https://delphysyllepse.wordpress.com/

 

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Dans les années 70 où elle commence à écrire, tous les intellectuels conformistes sont marxistes, et croient dur comme fer que la lutte des classes est le principe moteur exclusif de l’histoire. La pensée est dichotomique : classe sontre classe.

Elle s’en détache (un peu seulement) en la transposant en une autre dichotomie : sexe contre sexe. La véritable classe exploitée, ce sont les femmes. Et la véritable classe exploitante, les hommes. Le système exploiteur, c’est le patriarcat, qui a préexisté au capitalisme, et dont celui-ci ne constitue que l’apogée. L’"ennemi principal", c’est le patriarcat, et non le capitalisme.

Mais la guerre des sexes n’est finalement, et déjà à cette époque, qu’un poncif de la misandrie. Comme il faut bien être original, elle cherche un créneau spécifique : "les hommes" exploitent "les femmes" non seulement dans la sphère sociale, mais aussi dans la sphère privée, où ils les font travailler à leur profit. La voilà donc spécialiste autoproclamée du présumé esclavage domestique des femmes !

Bien sûr, elle souligne le fait qu’elle s’en prend à un système, et non à des personnes. Mais comment la croire, puisqu’elle présente le patriarcat comme un système ayant existé de tous temps ? Puisqu’elle ne croit pas une création d’ordre divin, qui a créé ce système sinon ceux qui y ont intérêt, à savoir "les hommes" ? Et comme il s’agit d’un système d’exploitation, comment ne pas conclure à leur noirceur morale originelle ? Il s’agit bien d’essentialisme, et de sexisme.

Nous la suivrons à travers les entretiens qu’elle accorde régulièrement.

En rouge ceux de ses propos que nous surlignons. En bleu nos commentaires.

 

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Un entretien avec Christine Delphy
 
Environ trente ans se sont écoulés entre le premier article, éponyme, de l’Ennemi principal et le dernier article. Quelle différence d’impact entre alors et maintenant ?


Christine Delphy : Il n’y en a pas tant que ça. L’article le plus connu, « L’ennemi principal », porte sur les grandes structures du patriarcat et l’exploitation économique des femmes. Cela n’a, malheureusement, pas beaucoup changé. Le non-partage du travail dit domestique est quasi le même. Le travail paraprofessionnel – que les femmes font pour leur mari sans recevoir de rétribution (comptabilité, accueil des clients, travaux en tous genres…) – a un peu diminué, notamment avec le déclin de l’agriculture. Mais de nouveaux métiers indépendants se sont créés. Et, dans ce domaine, on ne sait rien des inégalités.
 
"Rien n’a changé", expression caractéristique de la plainte misandre. C’est très exactement le contraire de la réalité, mais peu importe. Il s’agit de poser, sans l’affirmer explicitement, l’idée d’une fatalité liée à la "nature" des hommes : ils sont "naturellement" des exploiteurs, donc ils ne changent jamais, donc les rapports entre les sexes ne changent jamais.
 
Quels mouvements avez-vous opérés en trente ans ?

Je n’ai pas changé d’avis. « L’ennemi principal » est une sorte d’article programmatique que je n’ai cessé d’approfondir par chapitres. J’ai montré que les obligations des femmes persistaient dans le divorce, que la consommation présumée égale dans une famille est totalement inégale, que l’héritage n’est pas égalitaire. J’ai également développé la démarche matérialiste en opposition à l’idéalisme et au naturalisme.

Vous avez toujours déploré le manque de reconnaissance par les marxistes de la spécificité de l’oppression féminine. Vos détracteurs sont-ils restés les mêmes ?

Mes détracteurs, de moins en moins nombreux, sont toujours ceux qui pensent que le capitalisme est la cause de tout. Le système patriarcal préexistait au capitalisme. Le système capitaliste n’a pas de raison de faire de différence entre les sexes. S’il en fait, c’est bien qu’il y a collusion entre capitalisme et patriarcat. Le capitalisme actuel appuie le système le plus spécifique de l’oppression patriarcale, soit l’extorsion de travail gratuit aux femmes. Car les femmes travaillent aussi sur le marché du travail et, là, elles sont sous-payées par rapport aux hommes. C’est encore plus évident dans les pays en développement. Maxence Van der Meersch, romancier du début du XXe, disait que les ouvrières étaient payées juste assez pour ne pas avoir de quoi vivre et être obligées de coucher avec le contremaître. Ce qui est quand même la base de la prostitution…
 
Ainsi, il y aurait "des obligations des femmes dans le divorce" (pourtant la Justice les favorise), inégalité de la "consommation" dans les familles, inégalité dans l’"héritage".. Mais dans quel monde vit-elle, au juste ?

(…)

Votre position sur la transsexualité déclenche des réactions vives. Cela vous surprend-il ?

La question de la transsexualité se pose beaucoup plus maintenant. Mais, dans cette démarche, on perd de vue la lutte féministe  : pour la disparition du genre. Quand le mouvement a commencé, en 1970, c’était une réunion d’individus – on était féministe chacune dans son coin et on faisait ce qu’on pouvait –, qui est devenue une lutte collective. Il semblerait qu’on abandonne l’idée de lutte collective pour une transformation sociale. On parle d’actes de « subversion » individuelle ou de « résistance » individuelle. C’est le cas dans le mouvement queer. On a l’impression que tout ce qu’on peut espérer, c’est mettre quelques grains de sable dans le système et non plus le défaire. Il reste bien des luttes collectives : contre la prostitution et les violences sexuelles, pour le respect du droit à l’avortement… Mais l’arrivée du queer me paraît rencontrer une démarche individualiste pour que des personnes changent de catégorie, sans remettre en cause ces catégories.
Je m’intéresse aux subjectivités, et cette démarche doit être soutenue dans le cadre du droit à la dignité de chaque personne ; mais elle ne constitue pas un combat politique dans le sens où elle ne propose pas un changement des structures de la société.

Avez-vous le sentiment de ne pas retrouver aujourd’hui le combat de votre génération ?

Pour moi, envisager en priorité des changements individuels exprime une certaine résignation. C’est ce que dit Judith Butler : on ne va pas changer le système, tout ce qu’on peut faire c’est jouer sur les marges. Je comprends, bien sûr, que des filles veuillent devenir des garçons, et vice versa, mais je décèle une espèce de malentendu sur ce qu’est une structure sociale : peut-on généraliser le transsexualisme ? Est-ce une solution à l’existence de la hiérarchie des genres ?

Elle exprime son opposition à la théorie queer, ce qui confirme l’incompatibilité de celle-ci avec la misandrie. En tant que misandre, elle ne veut pas l’indifférenciation des sexes (mais elle ne veut pas non plus une différenciation égalitaire) : elle veut préserver l’opposition femmes victimes / hommes bourreaux.

Où en est la lutte féministe ?

Il y a régulièrement des périodes de stabilisation où l’on vous dit : aujourd’hui, c’est l’égalité. C’est le cas en ce moment où les hommes gagnent toujours 35 % de plus que les femmes tandis qu’ils n’effectuent que 20 % du travail domestique  ; mais on laisse entendre aux femmes : « Mieux qu’aujourd’hui, vous n’y arriverez pas, ou alors vous allez perdre l’amour des hommes » – éternel grand levier ! Nous connaissons donc une période de reflux du féminisme. La grande majorité des femmes sont effrayées à l’idée de perdre au change en poussant pour l’égalité. Mais ça va revenir. Je sens chez des jeunes trentenaires une grande exaspération contre le système. La question, c’est : vont-elles être assez connectées entre elles ?

Technique des chiffres-bidon :

- aucune étude ne chiffre la différence à 35%, et de toute façon cette différence n’est pas dûe à la discrimination ;

- seules les "études" qui excluent le jardinage, le bricolage et l’entretien de la voiture chiffrent l’apport des hommes à 20%. Pour les études sérieuses, c’est un tiers, compréhensibles du fait de leur plus grand investissement dans le travail professionnel.

"Vous allez perdre l’amour des hommes". Il y aurait un chantage affectif de la part des hommes (pas le patriarcat, "les hommes") qui contraindrait les femmes à l’exploitation... un chantage qui fonctionnerait ! Quel mépris pour les uns et les autres ! Question annexe et naive : pourquoi et comment "les femmes" peuvent-elles aimer encore ceux qui sont censés être de tous temps leurs exploiteurs ?

Propos recueillis par Ingrid Merckx
Politis, octobre 2013

http://scenesdelavisquotidien.com/2013/11/12/un-entretien-avec-christine-delphy-politis/

 

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Delphy et le génocide rwandais

En 2014, Delphy rédige la préface à un livre de Sandrine Ricci sur le génocide rwandais. Le texte est sur son blog : https://delphysyllepse.wordpress.com/2014/11/13/preface-a-sandrine-ricci-avant-de-tuer-les-femmes-vous-devez-les-violer/

Car oui, la guerre est "genrée", comme la paix.

(...)

Au lieu d’isoler le « viol de guerre », il faut au contraire le replacer dans la série mondiale des viols, et plus largement encore, dans la série des agressions sexuées – dues au sexe (ou genre) de l’agressée - et qui ne sont pas forcément sexuelles. Il est nécessaire de prendre en compte, et d’abord d’admettre quil existe, sous toutes les latitudes, un trait commun hélas à toutes les cultures connues aujourd’hui : la haine des femmes – la haine que les dominants éprouvent pour les domineÌ •es. Car les dominants, contrairement à ce qu’on pourrait croire, haïssent beaucoup plus leurs victimes que l’inverse. Ainsi, la haine des hommes est-elle interdite, et les femmes, y compris les féministes, craignent toujours d’en être accusées, et multiplient les preuves que non, elles ne détestent pas les hommes, tandis que ceux-ci peuvent, y compris publiquement, exprimer leur haine des femmes en toute liberté.

Enfin, c’est le grand mérite de ce livre que de faire le lien entre le calvaire d’une femme précise, qu’elle soit tutsi, française ou québécoise, et toute la gamme des violences subie par la partie « femmes » de la population mondiale ; « psychologiques », et physiques, tout un continuum de violences leur enjoint de rester à leur place subalterne ; les oblige à un nombre incroyable de stratégies de protection ; et les fait vivre dans une peur diffuse mais constante, que le déni du danger, ou de la peur elle-même, ne suffit pas à dissiper.

Propos misandre assez classique sur l’universalité et la pérennité de la domination et de la violence masculine. Mais où resurgit la grande contradiction où elle se débat : d’un côté refuser le naturalime, d’un autre côté attribuer aux hommes des caractères universels et immuables, ce qui est très exactement du naturalisme.

 

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Le port du voile

Autre particularité de Delphy : l’opposition à toutes les lois réprimant d’une manière ou d’une autre le port du foulard ou du voile d’inspiration islamique.

D’ou les signatures qu’elle donne en 2003 à deux pétitions opposées à la loi contre le foulard à l’école, et sa participation au Collectif Féministes pour l’égalité.

Sa position est explicitée dans l’interview au blog Féminismes en Tous genre, d’août 2013, intitulé Du voile à la prostitution : https://delphysyllepse.wordpress.com/2015/08/15/du-voile-a-la-prostitution-entretien-avec-christine-delphy-1/

Les différentes formes de voile représenteraient une protestation symbolique contre le racisme et l’islamophobie, "un besoin de spiritualité, et de réunion avec d’autres personnes sur la base de ce besoin, vécu comme une nécessité individuelle".

C’est un peu maigre ! On cherchera en vain dans cet interview une tentative de réfutation des divers arguments habituellement formulés contre le port du voile, dans les services publics ou ailleurs, à savoir :

- signe religieux ostensible, en contradiction avec le principe de laïcité

- négation de soi, masochisme

- contradiction avec les règles de la sécurité publique, qui exigent que chaque individu puisse être identifié à tout moment

- atteinte inadmissible aux droits de la personne, ou de l’enfant, lorqu’il est porté par des femmes ou des filles mineures contre leur volonté

- signe ostensible de misandrie, les hommes étant globalement considérés comme des prédateurs sexuels, dont il faut se préserver (mais, après tout, c’est peut-être cela qui plaît à Delphy ?).

Logiquement, elle s’élève en septembre 2016 contre les arrêtés municipaux qui ont été édictés pendant l’été contre le port du burkini. Pour elle, il s’agit d’"une nouvelle offensive raciste". Ce qui ne l’empêche pas de stigmatiser les "vieux hommes blancs qui gouvernent ce pays".Par contre, aucune considération concernant le caractère régressif du burkini par rapport aux avancées féministes qui ont permis aux femmes de pouvoir se baigner en maillot de bain une pièce puis deux.

https://delphysyllepse.wordpress.com/2016/09/01/debat-sur-le-burkini-une-nouvelle-offensive-raciste/

 

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 Les agressions de Cologne (31 décembre 2016)

Ce soir-là, à Cologne, un groupe organisé de plusieurs centaines de migrants s’en prennent aux femmes qui fêtent le réveillon à la gare de Cologne : vols, agressions sexuelles. Dans les jours qui suivent, à la surprise générale et contrairement à leurs habitudes, les misandres ne protestent pas. Ils sont très gênés car pour eux, les migrants font partie du camp des victimes, au même titre que les femmes. Qui choisir ? Il faudra attendre une semaine pour qu’ils publient des réactions alambiquées, et même 45 jours pour Patric Jean. Mais du côté de Delphy, on attend toujours. Son blog, qui suit pourtant l’actualité, reste complètement muet sur l’événement. 

 

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Le point de vue de Nathalie Heinrich

En mars 2017, la sociologue féministe Nathalie Heinrich publie un esai, Des valeurs - Une approche sociologique (Bibliothèque des sciences humaines, Gallimard), qui lui vaut le prix Pétrarque. Elle est aujourd’hui attaqué par une nébuleuse d’idéologues qui lui reprochent , entre autres, un présumé antiféminisme, et pétitionnent pour que lui soit retiré ce prix !!! Le 13 juillet, elle leur répond (revue Limite)dans un long texte argumenté, où elle démonte entre autres les procédés de Christine Delphy, en une analyse à laquelle nous souscrivons pleinement. Voici l’extrait (c’est nous qui colorons) :

 

2) « Anti-féministe » : j’ai attaqué, dans un article paru en 2008 sur le site nonfiction.fr, les travaux de ma collègue Christine Delphy, pour deux motifs :

2.1 : sa prétention à réduire tout le féminisme à la position différentialiste (voire communautariste) qui est la sienne, au mépris de la position universaliste (ou républicaine) que j’ai défendue dans mes prises de position sur la question. Là encore, réduire tout le féminisme au différentialisme, et donc l’universalisme à de l’anti-féminisme, est un tour de passe-passe intellectuel bien rodé, dont sont familiers les faussaires du débat d’idées, et dont ont été victimes bien d’autres féministes avant moi.

2.2 : son mépris des règles du travail scientifique, qui lui fait confondre la production de savoir avec la production d’opinions, et la recherche avec le militantisme. Qu’un chercheur au CNRS ait pu faire, comme elle, toute sa carrière en n’ayant publié qu’un seul article dans une revue scientifique en dit long (ou plutôt très court) sur le crédit qu’il convient d’accorder à ses travaux, systématiquement orientés par son idéologie. Je m’acharne, avec d’autres, à défendre les prérogatives du savoir face aux empiètements du politique, et la nécessité de bien distinguer – ne serait-ce que par le choix des supports éditoriaux – entre productions scientifiques et prises de positions engagées. Les deux sont légitimes, mais ne relèvent pas des mêmes arènes. Cette distinction, là encore, doit sembler trop compliquée à comprendre – et plus encore à respecter – pour les commissaires du peuple au petit pied, qui ne connaissent que la pensée par slogans et s’érigent aujourd’hui en censeurs auto-proclamés du monde intellectuel. Décidément, « la bêtise s’améliore »…

http://revuelimite.fr/tribune-nathalie-heinich-contre-la-meute

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



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