Le genre, un outil au service de l’hominisme. Patrick Guillot (2013)


 

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Le genre, un outil au service de l’hominisme

 

Le débat autour du « genre » procède d’un constat simple, effectué dès 1928 par l’ethnologue Margaret Mead : les rôles sociaux respectifs des femmes et des hommes ne sont pas forcément identiques, d’une société à l’autre, ou d’une époque à l’autre dans une même société. Il convient donc de distinguer le « sexe biologique », relevant de la nature, inné, invariant, et le « sexe social », relevant de la culture, acquis et variable. Puisque variable, le sexe social ne prolonge pas forcément le sexe biologique : il peut être une pure construction idéologique. Rien de bien nouveau : il ne s’agit que d’une variante du vieux débat nature/culture, inné/acquis.

Le genre est donc le concept qui désigne ce qui, dans les rôles respectifs assignés aux femmes et aux hommes, ne relève pas de la nature, du sexe biologique, mais relève des conceptions idéologiques de la société dans laquelle ils vivent, à une époque donnée.

C’est pourquoi avant de parler de « genre », on a parlé de « sexe social », de « stéréotypes sociaux de sexe », de « rôles sociaux de sexe », de « rapports sociaux de sexe ». La tendance étant toujours à la réduction du nombre de mots, c’est le terme « genre » qui s’est imposé, mais il n’est pas sûr que le débat ait gagné en compréhension. Ni le terme « genre », ni son équivalent anglais « gender », que certains affectionnent d’utiliser, n’évoquent explicitement ce qu’ils désignent. Cela crée beaucoup de confusion. 

Elle est aggravée par le développement de « gender studies », c’est-à-dire d’études universitaires consacrées au genre, qui sont investies par des réductionnistes dogmatiques. Leurs thèses jettent le discrédit sur tout ce qui se rapporte au concept.

Quant à nous, nous préférons de loin l’expression « sexe social », explicite, et qui fait clairement pendant à celle de sexe biologique. C’est pourquoi dans ce texte nous emploierons les deux expressions de manière juxtaposée, au moins dans les titres de paragraphes.

 

Le genre (sexe social) est un concept, et doit être utilisé comme tel

Le genre est un concept, c’est-à-dire une idée générale et abstraite.

Bien sûr, un concept n’est jamais complètement neutre au sens où ses initiateurs pensent qu’il rend compte d’une part importante de la réalité, voire de toute la réalité. Mais ses utilisateurs ultérieurs ne sont pas tenus de s’aligner sur le point de vue des initiateurs. Ils peuvent évaluer la part de réalité dont rend compte le concept selon tous les degrés possibles : très importante, importante, limitée, faible… ou nulle.

ll en a été ainsi avec d’autres concepts : le climat, la classe sociale, la race, etc. Marx a prétendu expliquer toute l’histoire par la lutte des classes sociales, réduites à deux. Puis Max Weber a considéré que les classes ne représentaient qu’une dimension parmi d’autres de la stratification sociale, sans être forcément en lutte. Ensuite Pierre Bourdieu a soutenu qu’elles n’existaient qu’à l’état virtuel, et ne pouvaient prendre corps que dans une mobilisation

Utiliser le concept de genre n’implique pas de conclure à l’insignifiance du sexe biologique, où à l’inexistence de différences biologiques entre les sexes. Au contraire, il est tout à fait possible, et selon nous souhaitable, de considérer que les rôles sociaux respectifs des femmes et des hommes résultent ET de la nature ET de la culture, ET du biologique ET du social. Et qu’une partie des différences entre les sexes est d’origine biologique.

Il est donc inexact et réducteur de parler d’une « théorie du genre ». Plusieurs théories utilisent le concept, chacune lui accordant une place différente dans l’explication qu’elles proposent de la réalité. Utiliser le concept n’implique nullement que l’on en fasse une « théorie ».

 

Le genre (sexe social) est un concept au service du féminisme comme de l’hominisme

Le stéréotype social de sexe le plus connu est celui de la famille bourgeoise, qui associe mère au foyer et père pourvoyeur. Selon la conception bourgeoise, les femmes sont biologiquement programmées pour devenir des mères et des gestionnaires du foyer, et seulement cela ; les hommes sont biologiquement programmés pour devenir des pères pourvoyeurs, et seulement cela.

Les modèles « mère au foyer seulement » et « père pourvoyeur seulement » relèvent tous deux du genre. Ils sont des modes de vie que certaines sociétés ont considéré comme "naturels", et essayé d’imposer au grand nombre. Mais l’affirmation de leur caractère "naturel" a été infirmé à maintes reprises par les choix réels : la plupart des femmes s’efforcent de se réaliser également hors du foyer, la plupart des hommes s’efforcent d’avoir une vraie place dans l’éducation de leurs enfants.

Ce stéréotype a été largement dénoncé par le féminisme, quoiqu’essentiellement dans sa dimension « mère au foyer seulement ». Focalisées sur les discriminations touchant les femmes, les féministes ont beaucoup moins dénoncé la dimension « père pourvoyeur seulement ».

Mais les hoministes ont également largement dénoncé ce stéréotype. On peut même dire que l’hominisme est né d’une réaction à son encontre. En effet, si le modèle du père pourvoyeur a perdu de l’influence et dans les esprits et dans les pratiques, il est resté dominant en matière de justice familiale. Celle-ci, à partir des années 70 et du développement des procédures de divorce, a massivement attribué la résidence principale des enfants aux mères, jugeant les pères "naturellement" non-aptes à assumer leur éducation. Ainsi il s’est avéré non seulement que le stéréotype n’avait pas disparu, mais encore qu’il avait trouvé une nouvelle vie. La première révolte hoministe contemporaine a été celle des pères divorcés privés de leurs enfants.

A l’époque présente, les hoministes ont beaucoup à apporter dans le domaine du genre. En effet sont apparus de nouveaux stéréotypes sociaux appliqués aux hommes, inspirés par la misandrie : homme égale parasite, homme égale violent, homme égale violeur, homme égale pédophile, homme égale dominant, etc. Ils ont à les déconstruire, en montrant que si ces comportements peuvent caractériser certains hommes, heureusement minoritaires (comme certaines femmes, heureusement minoritaires), ils ne peuvent en aucun cas être considérés comme découlant de la nature des hommes en général.

De ces considérations, il ressort que, si le concept a été popularisé par des féministes, il n’est en rien un « concept féministe ». D’une part parce qu’il n’a pas été créé par des féministes. D’autre part parce qu’il n’est pas utilisé que par des féministes. Il l’est aussi, entre autres, par les hoministes.

 

Par contre, le concept de genre (sexe social) est incompatible avec les deux sexismes

Les deux sexismes ont en commun d’affirmer la supériorité d’un sexe sur l’autre. Selon eux, cette supériorité est éternelle et universelle. Elle est donc un fait de nature, un fait biologique (y compris lorsque cette nature est conçue comme créée par Dieu).

Les sexismes sont des réductionnismes, c’est-à-dire des idéologies qui, chacune à leur manière, réduisent les hommes et les femmes à une seule de leurs dimensions, la dimension naturelle/biologique, telle qu’eux-mêmes l’ont définie arbitrairement. Ainsi pour les misogynes, les femmes sont par nature irréfléchies, superficielles, fragiles, etc. ; pour les misandres, les hommes sont par nature dominateurs, violents, égoïstes, etc.

Pour les sexismes, femmes et hommes sont respectivement programmés pour tenir des rôles sociaux très circonscrits, et qui ne varient pas dans le temps et l’histoire. Corrélativement, ils doivent être exclus d’autres rôles sociaux. Pour les misogynes, les femmes doivent être exclues des activités politiques. Pour les misandres, les hommes doivent être exclus des activités éducatives, voire, pour certains de toute forme d’activité.

Pour les sexismes, les deux sexes sont absolument étrangers l’un à l’autre, et dans l’impossibilité absolue de se comprendre et de s’entendre. C’est pourquoi les sexistes ont en commun une conception du monde qui est celle de la guerre des sexes.

De ce fait, le concept de genre est incompatible avec les théories sexistes. Les sexismes ne concoivent aucune discussion sur les comportements sociaux différents de ceux auxquels ils assignent chaque sexe. Pour eux, ce ne sont que des exceptions non-représentatives, des déviances qu’il convient de combattre. Pour les misogynes, la réussite professionnelle ou politique des femmes est une trahison de leur fonction maternelle. Pour les misandres, la participation des hommes à l’éducation de leurs enfants sert de camouflage à leur volonté d’emprise sur leurs familles.

Il ne faut pas confondre la misandrie, qui est une théorie de l’infériorité des hommes, avec le genre, qui est un concept. Lequel concept peut, entre autres, aider à déconstruire la misandrie.

 

Un cas particulier : l’idéologie transgenre

L’idéologie transgenre (ou "queer") professe que les rôles sociaux des femmes et des hommes ne relèvent en rien du sexe biologique, et relèvent exclusivement du genre (sexe social). Selon elle, comme les différences entre les sexes sont créées socialement, elles n’ont pas d’existence réelle, et l’on peut les effacer. Les humains pourraient exister de manière non-sexuée.

Associant la négation de la féminité et la négation de la masculinité, elle représente une forme particulière de sexisme, un bisexisme.

Certains, qui se présentent comme ses adversaires l’intitulent « théorie du genre », lui faisant en cela un beau cadeau. Ils ont tort pour les raisons suivantes  :

- ils la présentent comme la seule et légitime utilisatrice du concept ;

- ils lui confèrent une apparence d’homogénéité et de sérieux, caractères qu’elle ne possède absolument pas ; elle est au contraire multiforme… et souvent incompréhensible ;

- le concept de genre ne suffit pas à en rendre compte. Car son projet n’est pas de créer un troisième genre, mixte ou intermédiaire, mais une multitude de catégories définies selon différents critères, et qui plus est transversales. Ce pourquoi c’est l’appellation "transgenre" qui lui convient le mieux.

Une autre approche erronée consiste à assimiler l’idéologie transgenre soit au féminisme, soit à la misandrie. En effet,

- par définition, le féminisme ne professe pas l’indifférenciation des sexes. A l’inverse, se voulant (légitimement ou non) le porte-parole du sexe féminin, il revendique l’égalité des droits pour celui-ci, et non pour une catégorie indéterminée. En outre, certains de ses courants, qualifiés de « différentialistes », affirment avec force une spécificité féminine.

- par définition également, la misandrie ne professe pas l’indifférenciation des sexes. A l’inverse, elle affirme que les femmes sont radicalement différentes des hommes, au titre que ceux-ci leur sont inférieurs, en particulier au plan moral.

Malgré ce deuxième point, certains antisexistes désignent l’idéologie transgenre comme leur adversaire principal. Ils commettent une grosse erreur. En effet, elle est surtout une mode intellectuelle, présente dans une partie du monde universitaire. Mais bien que déjà ancienne, elle n’a jamais acquis un niveau de pouvoir suffisant pour influer sur l’organisation sociale.

A l’inverse, la misandrie influe depuis longtemps sur les décisions de Justice, la conception des services publics, le contenu des lois et même la composition des gouvernements. Elle est le véritable adversaire principal. Et c’est occulter sa puissance et sa nuisance que de focaliser sur l’idéologie transgenre.

 

La bonne stratégie : se servir du genre (sexe social) pour combattre les sexismes et affirmer la différence des sexes

Il est légitime de s’interroger sur les parts respectives du naturel et du culturel dans les rôles sociaux des femmes et des hommes. 

Il est tout aussi légitime de vouloir affirmer les différences innées entre les sexes, qui sont le socle sur lequel femmes et hommes peuvent cultiver leur identité, et s’enrichir mutuellement.

Pour ce faire et sous réserve qu’il soit utilisé de manière non-dogmatique, le genre est un concept pertinent :

- il aide à distinguer, parmi les différences apparentes entre les sexes, celles qui sont des différences réelles et celles qui relèvent de l’idéologie. De ce fait, il permet d’asseoir l’affirmation de la différence sur des bases solides. Par exemple, il permet de réfuter la caractérisation de la masculinité par des comportements tels que la rétention affective, l’insensibilité à la souffrance ou le désintérêt pour les tâches éducatives.

- du même coup, il aide à identifier et à déconstruire les deux sexismes, en particulier la misandrie qui est le sexisme dominant de notre époque.

Le concept de genre s’avère donc un excellent outil au service de l’hominisme.

 

Patrick Guillot (novembre 2013)



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