Triple impair sur la parité. Marcela Iacub. Libération, 8 juin 12


 

[Dans cette rubrique, relire les textes des féministes républicaines qui, dès 1999, prenaient position contre les lois paritaires. Le texte ci-après, de 2012, montre qu’elles avaient raison : les arguments sont les mêmes, les dégâts de la "parité" sont constatables.]

 

Triple impair sur la parité
 
On a tant applaudi la composition paritaire de l’actuel gouvernement que l’on ne se demande plus pourquoi un tel casting serait favorable à la cause des femmes. Deux ou plutôt trois théories sont souvent avancées pour la justifier. La première, la plus étrange, prétend que si la population est composée par autant d’hommes que de femmes, il est normal, si l’on veut que les intérêts de ces dernières soient représentés, qu’un gouvernement compte autant d’hommes que de femmes. Comme si les hommes ne pouvaient pas tenir compte de tels intérêts et comme si toutes les femmes, du seul fait de l’être, le pouvaient.

Par ailleurs, savoir quel est l’intérêt des femmes est souvent l’objet de vives polémiques chez celles qui militent pour leur émancipation. Ainsi, par exemple, si pour les unes la prostitution est un esclavage, pour les autres c’est un métier qui devrait être considéré aussi normal et aussi digne qu’un autre.

La deuxième théorie, la plus répandue, prétend que la parité est bonne parce qu’elle combat la discrimination dont les femmes sont victimes dans le monde professionnel et politique. Cette conception suppose que la moindre présence des femmes dans ces sphères aurait pour cause la haine sexiste. Pourtant, les études faites à propos de leur implantation sur le marché du travail montrent que la variable la plus importante n’est pas le nombre de violences sexistes qu’elles subissent mais celui d’enfants qu’elles élèvent. Ainsi, le moindre pouvoir social, économique et politique des femmes aurait pour cause non pas la discrimination sexiste mais leur rôle dans la famille. Ce sont celles qui n’ont pas les moyens de déléguer l’éducation de leurs enfants qui souffrent le plus de ce destin de mères.

Les femmes les plus aisées ne voient pas forcément leur carrière atteinte par leur maternité. Les obstacles qu’elles retrouvent sont de type éthique et non pas matériel ou pratique. Non seulement elles ne souffrent pas comme les moins favorisées des effets délétères de la maternité sur la vie professionnelle mais, grâce à des dispositifs comme la parité, elles encaissent les dédommagements pour les torts subis par les femmes des couches défavorisées. C’est pourquoi, loin de pallier une injustice, la parité la redouble. Ces élites n’apportent pas de réponse au malheur des femmes des classes populaires mais elles en tirent même des plus-values pour elles. Pis encore, elles construisent un féminisme pour pauvres en leur désignant des faux ennemis - la violence des mâles - et des fausses solutions - l’emprisonnement de ces derniers. C’est en dénonçant la discrimination chez les élites et la violence chez les pauvres qu’elles réussissent à construire une minorité politique imaginaire : les femmes, indépendamment de leur appartenance de classe. Car seule la violence sexiste censée les toucher toutes, de la plus misérable à la plus riche, peut les transformer en un groupe unifié. Pourtant, même les partis et les associations situés le plus à gauche continuent de répéter les discours des élites féministes sans examen ni critique. Et, plus ils sont à gauche, plus ils se considèrent liés par ces discours. C’est pourquoi ils sont incapables de construire des théories de l’émancipation des femmes qui répondent aux intérêts des plus nombreuses, celles qui pâtissent de leur destin de mères.

Une telle théorie devrait insister sur l’autonomie économique des femmes avant même que celles-ci envisagent le moindre projet familial ou reproductif. Elle devrait être en mesure de mettre en cause les formes familiales actuelles qui rendent les femmes dépendantes des hommes et esclaves de leur destin maternel et prôner la généralisation des privilèges dont jouissent les plus aisées par une véritable prise en charge des enfants par des structures collectives. Bref, ces partis et ces associations devraient relire, non pour les reproduire mais pour nourrir leur imagination politique, les utopies de la fin de la famille qui avaient jadis tant intéressé les groupes de gauche, s’ils veulent qu’on les prenne au sérieux lorsqu’ils déclarent leur attachement à la cause des femmes.

Mais il y a encore une troisième explication à la parité : c’est la théorie du changement des mentalités par l’exemple. Les femmes dominées par le sexisme en voyant leurs consœurs dans des postes de pouvoir se diraient : nous ne sommes pas si idiotes, si incapables que ça pour les métiers qui comptent. Et les hommes ressentiraient de la même manière cette éblouissante vérité et deviendraient plus respectueux.

Pourtant, pour ce faire, il n’est pas nécessaire qu’il y ait dix-sept femmes pour dix-sept hommes dans un gouvernement mais des figures politiques féminines qui impressionnent et qui comptent et qui, précisément dans une société comme la nôtre, n’ont nullement besoin de dispositifs comme la parité pour exister.

Au lieu de cela, on s’encombre de femmes qui ne sont exemplaires qu’à un seul titre : celui de se prévaloir de leur condition de victimes pour accéder à des positions subalternes du pouvoir. Comme si la seule fonction de la parité était de reconduire les mécanismes symboliques qui la rendent nécessaire.

Marcela Iacub

Libération, 8 juin 12


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